Je m’appelle Juliette, j’ai 24 ans. Je suis née et j’ai grandi à Mons. Et tous les ans, pendant près d’une semaine, mon cœur et celui de ma ville battent au rythme de notre Ducasse.
 
Mon premier souvenir du Doudou, je devais avoir à peu près trois ou quatre ans, pas plus. Il faisait beau. J’étais sur les épaules de mon père, dans le haut de la rue de Nimy, à me tordre le cou pour apercevoir un bout du casque de Saint-Georges ou de la queue du dragon par-dessus la foule. A l’époque, sur la Place, les gens se massaient aux fenêtres, sur les toits, certains apportaient même des échelles sur lesquelles ils grimpaient pour avoir une chance de voir le combat. Moi, comme tout le monde, j’étais dehors et je marmonnais les paroles de la chanson du Doudou pendant que mon père s’efforçait de me faire tenir en place.
Puis un homme, un parfait inconnu, barbu, les bras tatoué, est passé près de nous. Il avait l’air fatigué, mais content. Il s’est arrêté en souriant.

« Elle veut un crin, la petite ? » a-t-il demandé en sortant une grosse boule de poils de dragon de sa poche. Puis il nous en a tendu plusieurs, nous a souhaité une bonne Ducasse et a disparu.

En rentrant, ma mère a soigneusement attaché mon crin à un bouton de ma veste en Jean. J’étais super fière. Ce crin me porterait bonheur toute l’année. J’ai porté ma veste en Jean tout l’été en me pavanant comme un paon et en montrant mon crin à tout le monde.
Depuis, je n’ai pas passé une seule année sans m’attacher un crin de dragon au poignet, pour la chance. Pourtant, je ne suis jamais allée jusqu’à l’arène pour en arracher un moi-même.
Je crois que c’est une parfaite illustration de l’esprit de ma ville : on ne demande pas de crin, on le reçoit. Ceux qui vont chercher leurs porte-bonheur directement sur les costumes des acteurs les partagent avec les autres.  
 
 
Dans ma famille, ils disent que j’avais deux ans et demi la première fois que j’ai fait la procession. Le groupe dont je fais partie, Marguerite de Constantinople et ses dames d’honneur, compte parmi ses membres quelques-uns des enfants les plus jeunes de tout le cortège. Des collants jaunes, une robe jaune, une cape mauve avec un long capuchon pointu, une ceinture avec une petite bourse mauve et un serre-tête doré que je remontais tout le temps et qui me donnait du coup une allure de champignon bizarre, c’était mon premier costume de procession. Mon costume de « petit page », qui avait été porté par mon oncle avant moi.
Ma grand-mère, dans sa robe bleue et son manteau doré, était Marguerite de Constantinople. Mon père aussi a porté longtemps dans le groupe une robe brune et un manteau vert.

Chez nous, la procession, c’est une histoire de famille.

La procession, quand on est petit, c’est super cool ! Enfin, surtout quand il ne pleut pas… Mais tant que j’étais un petit page, j’avais un capuchon de lutin à me mettre sur la tête, alors même la pluie ne me dérangeait pas ! J’étais la seule de ma classe à pouvoir vraiment faire partie du folklore et je voyais toutes mes amies sur le trajet, avec leurs parents. Et j’étais une star ! J’entendais plein de gens dire que j’étais « trop mignonne » et je dois bien avouer que c’était assez sympa. Je faisais coucou à tout le monde, à la limite de me prendre pour la reine d’Angleterre…
 
Après, même si c’est vraiment génial d’être là, d’être un des acteurs des festivités et de se déguiser en princesse tous les ans pour aller faire une promenade en ville, c’est parfois aussi vraiment gênant…
Quelques-unes des plus grandes hontes de ma vie se sont passées pendant la procession. En fait plus ou moins dans la même période, les quelques années où j’ai porté une robe rose, marchant tout à l’avant du groupe, entre les petits pages et les premières dames d’honneur de ma grand-mère. Je ne dois ces moments gênants qu’à moi-même, mais j’imagine qu’aucun ne serait  arrivé si je n’avais pas été processionner…
 
Chaque année, le groupe se rassemble au Square Roosevelt, bien à l’avance. Nous sommes dans les derniers groupes à démarrer. Du coup, petites princesses en rose et petits pages, nous jouions dans le Square et cueillions des roses avant de partir (ma grand-mère nous en apportait de son jardin mais nous préférions les roses rouges du Square… Pauvres rosiers !).
 
Je devais avoir six ans, et j’étais « amoureuse » d’un garçon qui, lui, était en sixième primaire… et il se trouve que, cette année-là, en revenant à la collégiale, sur les derniers mètres avant la fin de la procession, je l’ai aperçu dans la foule, qui me faisait signe.
Dans un geste digne des plus grands films romantiques (ou pas), je lui ai lancé mon bouquet de fleurs !
 
Déjà comme ça, c’est embarrassant… Mais le pire je crois, c’est que sa mère m’a écrit une lettre pour me remercier d’avoir lancé des fleurs à son fils et m’expliquer qu’il était malheureusement trop vieux pour moi ! Je ne m’explique toujours pas ce qui a bien pu me passer par la tête et, encore à l’heure actuelle, je suis particulièrement gênée chaque fois que je me rappelle de cette histoire… N’en parlons plus !
Il y a aussi eu la fois où, toujours en bas de la rampe Sainte-Waudru, j’ai un peu trop pris pour moi ce que chantait la foule déchaînée…

Il faut savoir qu’à cet endroit, tous ceux qui veulent participer à la montée du Car d’Or se massent, et qu’au fur et à mesure que leur grand moment se rapproche, ils sont de plus en plus motivés. On voit sur les visages des hommes des remparts qu’ils ont du mal à les contenir, et d’ailleurs, presque chaque année, juste avant le passage de notre groupe, ils les lâchent. Ca ne dure que quelques secondes, la foule déboule au milieu du passage puis retourne sagement reprendre sa place et nous pouvons avancer. En l’occurrence cette année-là, pas de lâcher de foule devant moi, mais par contre, tout le monde chantait d’une seule voix : « Elle n’a pas d’culotte ! ». Il paraît qu’ils en ont aux chanoinesses qui nous précèdent. Mais moi, j’étais super vexée. Encore une fois, je ne sais pas ce qui m’a fait croire que ça pouvait m’être adressé, mais il me paraissait essentiel de rétablir la vérité. J’ai donc crié de toute la force de mes petits poumons que si, bien sûr que si j’en avais une !
Je suis sûre que, s’ils m’ont entendue, l’information leur a été très utile… Mais bon… En attendant, depuis cet évènement, chaque fois que j’entends la foule accuser une dame de ne pas avoir de culotte, je rougis parfois un peu mais je me garde bien d’intervenir. Une fois ça suffit !
  

Les années ont passé, j’ai été page, petite princesse, j’ai dû faire ma dixième procession dans un autre groupe, une expérience « traumatisante » qui impliquait des chaussures à talon et le portage de figurine, et, depuis neuf ans, j’ai repris le rôle de ma grand-mère et son manteau d’or.

Je suis Marguerite de Constantinople trois heures par an, tous les ans, et je ne peux pas imaginer faire autre chose de mon dimanche matin, le week-end de la Trinité. C’est pour moi une chance extraordinaire et une grande fierté de pouvoir activement participer au folklore de ma ville.

Et aucune gueule de bois, aucun rhume, aucun examen n’a jamais réussi à m’empêcher de me lever à 7h le dimanche pour être prête à temps.


Je serai là le 11 juin prochain. Pour la 22ème fois consécutive.
 
Et vous ?

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Et je serai rue de la Houssière, je vous regarderai passer :-)